Le Peuple Africain Révolutionnaire  Sur Le Chemin Du Panafricanisme Souverain Et Réaliste

Introduction 

Le panafricanisme a émergé comme réponse collective aux violences de l’esclavage et de la  colonisation, visant à réaffirmer la dignité des peuples africains et afro-descendants (Du Bois,  1961; Nkrumah, 1963). Toutefois, les indépendances des années 1960 n’ont pas permis  d’affranchir durablement le continent des dépendances politiques, économiques et culturelles  héritées de la période coloniale (Amin, 1994). Au début des années 2020, se lèvent de nouveaux  mouvements souverainistes qui cherchent à dépasser les modèles hérités, à renouveler la  coopération régionale et à articuler les relations avec le monde selon un principe de  multipolarité et d’autonomie stratégique. 

1. Héritages et limites du panafricanisme classique 

Les pères fondateurs du panafricanisme ont posé les bases d’un projet d’émancipation collective  (Nkrumah, 1963; Diop, 1981). Cependant, la construction postcoloniale s’est souvent limitée à  la reconnaissance juridique d’États indépendants, sans transformer les structures économiques  et politiques profondes (Ki-Zerbo, 1972). Les institutions panafricaines du second XXᵉ siècle  privilégiaient la stabilité au détriment d’une véritable révolution sociale intégrée à la volonté  populaire. Cette déconnexion a encouragé une quête de souveraineté plus profonde dans les  décennies suivantes. 

2. Le peuple africain comme sujet révolutionnaire 

La notion de peuple africain révolutionnaire s’enracine dans une conscience collective forgée  par des expériences historiques partagées, et qui tend à dépasser les divisions ethniques ou  nationales pour affirmer un projet politique commun. Dans cette perspective, la révolution  africaine doit être conduite par les masses elles-mêmes, rejoignant l’analyse classique de Fanon  sur la nécessité de la décolonisation mentale et politique (Fanon, 1961; Fanon, 1952).

La montée de mouvements citoyens, de contestations anti-impérialistes et de revendications de souveraineté populaire montre que l’émancipation ne peut être imposée par une élite  bureaucratique détachée des aspirations sociales.

3. Les mouvements souverainistes africains des années 2020 

Depuis 2020, plusieurs États africains — notamment au Sahel — ont vécu des soulèvements  politiques qui se sont transformés en mouvements souverainistes : Mali, Burkina Faso et Niger  ont connu des coups d’État qui ont profondément redessiné leurs orientations internationales.  Ces régimes dénoncent l’héritage néocolonial et cherchent à reconstruire leurs politiques selon  leurs propres priorités (Jezequel, 2025). Dans ce contexte, est née l’Alliance des États du Sahel  (AES), une organisation régionale qui incarne un tournant significatif du souverainisme africain  contemporain. 

3.1 L’Alliance des États du Sahel (AES) : fondements et objectifs 

Créée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, l’AES vise à mutualiser ressources, sécurité  et stratégies de développement en rupture avec les anciens cadres régionaux tels que la  CEDEAO (Wikipedia, 2026). L’AES entend construire un espace de coopération souverain,  fondé sur la liberté de mouvement, l’intégration économique et le rejet de l’ingérence  extérieure. Parmi les engagements figurent la mise en place d’un passeport commun et d’une  vision d’union monétaire et de marché intégré. La charte du Liptako-Gourma, adoptée en 2023,  fait de la souveraineté sécuritaire un principe central, affirmant l’assistance mutuelle face à  toute agression et une coopération multiforme. 

Cette alliance est explicitement anti-néocoloniale : elle rejette certaines structures héritées de  la période postcoloniale et se montre critique à l’égard de la France et de la CEDEAO  considérés comme vecteurs de dépendance. Ces orientations sont parfois perçues comme une  redéfinition stratégique du rôle africain dans les affaires internationales plutôt que comme une  simple rupture politique. 

3.2 Une expression de la multipolarité 

L’AES reflète également une orientation vers un ordre international multipolaire,  recherchant des partenariats stratégiques avec des acteurs tels que la Russie ou la Chine plutôt  que des liens exclusifs avec les anciennes puissances coloniales ou les institutions financières  occidentales. Ce choix s’inscrit dans une vision du monde qui valorise la coopération entre États  du Sud et entend réduire la dépendance aux structures dominantes du Nord global. Ainsi, l’AES pourrait devenir un vecteur d’un nouveau type de coopération globale, articulée autour de la  multipolarité et de l’autonomie stratégique. 

3.3 Initiatives économiques souveraines 

Afin de réduire leur dépendance extérieure, les États de l’AES ont amorcé des initiatives telles  que la création d’un Banque confédérale pour l’investissement et le développement (BCID),  visant à financer des projets régionaux en énergie, infrastructures et agriculture, en dehors des  cadres dominés par le FMI ou la Banque mondiale. Ces projets traduisent une volonté de  réappropriation des moyens de développement et de construction d’une économie plus intégrée  à l’échelle régionale. 

4. Souveraineté populaire et réalisme politique 

Le panafricanisme réaliste privilégie des formes progressives de coopération régionale,  notamment dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture, de la défense et des infrastructures.  Il s’inscrit dans une logique pragmatique, proche de celle défendue par Thomas Sankara, pour  qui l’émancipation africaine devait reposer sur l’autosuffisance, la discipline collective et la responsabilité politique (Sankara, 2007). 

Un panafricanisme contemporain crédible doit être à la fois souverain et réaliste. Le réalisme  ne constitue pas un renoncement aux idéaux d’émancipation, mais une reconnaissance des  contraintes structurelles, des déséquilibres économiques et des pressions géopolitiques. Il mise  sur des stratégies adaptées, qui intègrent la sécurité, l’économie et la diplomatie à la fois. L’AES  illustre cette approche pragmatique : elle tente de combiner coopération militaire régionale,  autonomie financière et redéfinition de cadres institutionnels en phase avec les aspirations  populaires. 

Ce réalisme implique également une réévaluation des alliances internationales et une  diversification des partenariats afin d’éviter la dépendance envers une unique tendance ou pôle  de pouvoir global.

5. Culture, conscience et décolonisation mentale 

La souveraineté ne se résume pas à des accords intergouvernementaux ; elle doit s’accompagner  d’une décolonisation mentale, concept central chez Fanon (Fanon, 1961). Le panafricanisme  réaliste valorise les langues africaines, les savoirs locaux et les expressions culturelles comme  moyens d’affirmer une identité autonome dans un monde globalisé. 

Enfin, la multiplication des mobilisations populaires pour célébrer les initiatives souverainistes  telles que la création de l’AES, à travers des marches ou des événements symboliques, démontre  que la quête d’autonomie politique ne se limite pas aux élites, mais irrigue l’ensemble de la  société.

Conclusion 

Le panafricanisme du XXIᵉ siècle prend une forme renouvelée, intégrant les aspirations  populaires, la souveraineté régionale et une vision multipolaire du monde. L’Alliance des États  du Sahel représente un exemple contemporain de cette dynamique, visant à créer une  architecture politique, sécuritaire et économique alternative aux cadres hérités du passé colonial  et postcolonial. En articulant pragmatisme et ambitions d’émancipation, un panafricanisme  réaliste et souverain pourrait contribuer à une transformation profonde des sociétés africaines.

C.K.

Cet article a été écrit à l’issue de la Formation Idéologique Josina Machel organisée par le MRLA.

Références bibliographiques 

  • Amin, S. (1994). La déconnexion : pour sortir du système mondial. Paris : La  Découverte. 

  • Alliance of Sahel States : objectifs d’intégration et rejet de la CEDEAO (Wikipedia,  2026).  

  • Diop, C. A. (1981). Civilisation ou barbarie : anthropologie sans complaisance. Paris  : Présence Africaine. 

  • Jezequel, J.-H. (2025). Analyse de la rupture souverainiste au Sahel ; LeMonde.fr ∙ Note de la Fondation pour la Recherche Stratégique (2025) sur l’AES et la  souveraineté sécuritaire ; frstatefie.org : Note de la FRS n°19/2025, par Rick Le Recit  MOUAYA TAMBA, 2 octobre 2025 

  • Ki-Zerbo, J. (1972). Histoire de l’Afrique noire : d’hier à demain. Paris : Hatier. ∙ Perspectives sur l’AES et multipolarité. ; ac.news ; The Sahel States Alliance: Future  Prospects and Challenges, 09/20/2024 

  • Manifestations populaires autour de l’AES. Africa24.tv.com : Alliance of Sahel States  celebrates a year of sovereignty, 30 janvier 2025 

  • Création du BCID pour autonomie économique. ; elpais.com, 22 août 2025, par Jose  Naranjo 

  • Fanon, F. (1961). Les damnés de la terre. Paris : Maspero. 

  • Nkrumah, K. (1963). Africa Must Unite. Londres : Heinemann. 

  • Sankara, T. (2007). La liberté contre le destin : discours politiques. Paris : Éditions  Philippe Rey.

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